En Afrique, Covid-19 et paludisme : la double peine

Article : En Afrique, Covid-19 et paludisme : la double peine
11 juin 2020

En Afrique, Covid-19 et paludisme : la double peine

Mondoblog lance le projet Mondoblog, unis contre le Covid-19, pour raconter l’évolution et les conséquences de la pandémie de coronavirus du point de vue des Mondoblogueurs sahéliens.


Outre le terrorisme et le Covid-19, un autre grand tueur sévit au Burkina Faso, le paludisme. Ses victimes sont souvent jeunes et vulnérables: les enfants de moins de 5 ans, les femmes enceintes et les personnes âgées. En ce moment au Burkina Faso, nous entrons en pleine saison des pluies, période durant laquelle le paludisme fait des ravages. Je dois avouer que j’ai peur que la lutte contre le Covid-19 occulte cette grande faucheuse.

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), le paludisme est une maladie causée par un plasmodium – un parasite unicellulaire qui se nourrit de tissu humain. Elle est propagée par la moustiques femelles, qui contaminent un sujet sain en lui transmettant la maladie à travers du sang infecté. Parmi les cinq différents types de malaria qui infectent les humains, le Plasmodium falciparum que l’on trouve en Afrique subsaharienne est le plus mortel.

Ces dernières années, les chiffres étaient plutôt alarmants :

  • En 2017, 11 915 816 cas de paludisme ont été enregistrés, dont 514.724 de paludisme grave (troubles de la conscience, convulsions, détresse respiratoire, anémie…) avec 4.144 décès.
  • En 2018, 11 970 321 cas de paludisme avec 4 292 décès.

La pandémie de coronavirus met à l’épreuve tous les systèmes de santé du monde. En Afrique, pour les pays touchés par le paludisme, c’est un double enjeu : protéger les populations contre les menaces existantes comme le paludisme et aussi celle du Covid-19.

Le paludisme fait partie de notre quotidien

Malheureusement, le paludisme est quelque peu banalisé aujourd’hui par toute la population. Chaque année à partir du mois d’avril, nous savons tous que c’est « la période du palu« , et que nous sommes tous exposés. La période des pluies est la plus favorable au paludisme car les moustiques prolifèrent plus facilement à ce moment-là de l’année. En fait, les pluies laissent des flaques d’eau et créent des marécages où les moustiques peuvent se reproduire. Ces eaux stagnantes à proximité des habitations deviennent ainsi de véritables menaces pour les ménages.

Alors, nos mamans ressortent les vieilles moustiquaires, nous essayons de ne pas trop nous exposer aux piqûres de moustiques. On porte des tenues à manches longues et des pantalons le plus possible, on essaye d’avoir toujours une crème répulsive dans le sac… Mais cela reste quand même « normal » pour nous de faire un « petit palu » chaque année. Comme c’est devenu banal, certains ne se donnent même pas la peine d’aller à l’hôpital. La plupart du temps, soit on fait de l’automédication en se rendant à la pharmacie la plus proche, soit on se soigne traditionnellement avec des plantes et des infusions.

Les décès dus au paludisme sont également intégrés comme la norme. On s’indigne pendant quelques jours lorsque les statistiques annuelles sont publiées, mais il faut reconnaître que c’est devenu quasiment banal de perdre des personnes de son entourage de ce fléau. Personnellement, deux personnes que je connaissais en sont décédées en un an.

D’après le Dr Abdourahmane Diallo, directeur général de Partenariat RBM, la plateforme mondiale pour en finir avec le paludisme, interrogé sur RFI en avril 2020 :

“Nous ne savons pas pour le moment quel est le comportement et l’impact du Covid-19 en Afrique. On pense surtout à la comorbidité avec le paludisme ou même à la multi-morbidité, qui nécessitera une surveillance et une innovation continues, au fur et à mesure que le Covid-19 progresse dans les pays d’Afrique impaludés. Pourtant, nous avons besoin de savoir si les enfants en bas âge, qui sont jusqu’à maintenant plutôt épargnés par le Covid-19 en Asie et en Europe, pourraient être plus vulnérables à cause du paludisme en Afrique.”

L’OMS tire la sonnette d’alerte depuis quelques semaines

Le rapport mondial sur le paludisme, publié chaque année par l’OMS, indique que plus de 220 millions de personnes ont été infectées et 405 000 personnes sont décédées de la maladie rien qu’en 2018. L’Afrique subsaharienne a enregistré environ 93% de tous les cas de paludisme et 94% des décès.

Le Covid-19, quant à lui, a fait 400 000 morts dans le monde entier depuis le début de l’épidémie en décembre 2019. En Afrique, pour l’instant, on est loin des annonces catastrophistes puisque le nombre total de décès dus au coronavirus sur le continent est d’environ 5 486 personnes à la date du 11 juin 2020.


Ce qui signifie que le paludisme a fait plus de victimes en Afrique en 2018 seulement, que le Covid-19 depuis le début de l’épidémie au niveau mondial. 

Selon les prévisions de l’OMS, dans le pire des scénarios, 769 000 personnes pourraient succomber à la malaria cette année, si rien n’est fait. Il est donc impératif de maintenir les services de prise en charge du paludisme dans le contexte de la pandémie de Covid-19.

L’Organisation Mondiale de la Santé, l’Alliance pour la prévention du paludisme, et divers experts dénoncent la suspension des campagnes de prévention. Par exemple, la distribution de moustiquaires imprégnées d’insecticide dans plusieurs pays africains a été suspendue en raison des craintes d’exposition au Covid-19.

Selon le Dr Akpaka Kalu, expert malaria pour l’OMS Afrique, “de nombreux Etats africains ont fermé leurs frontières, bouclé des provinces et des villes… Cette action, aussi importante qu’elle soit pour lutter contre la propagation du Covid-19, a retardé ou compromis les livraisons de matériel de prévention dont les moustiquaires ». 

Pourtant, ce sont justement ce type d’actions, comme la distribution de médicaments préventifs pour les jeunes enfants pendant les quatre mois de la saison des pluies, qui permettent de lutter efficacement contre le paludisme.

Un air de déjà-vu

Cette pandémie de Covid-19 n’est pas sans rappeler l’épidémie d’Ebola apparue en 2014 et qui a sévit dans certains pays d’Afrique de l’Ouest.

“Au cours du dernier siècle, nous avons vu que l’arrêt des programmes antipaludiques a eu comme résultat plus de 75 résurgences du paludisme dans le monde. Par exemple, lors de la crise d’Ebola, il y a eu davantage de décès liés au paludisme, dans les pays touchés. Entre 2014 et 2016, dans trois pays d’Afrique de l’Ouest (Guinée, Liberia, Sierra Leone), il y a eu 7 000 décès supplémentaires chez les enfants de moins de 5 ans à cause du paludisme. Nous devons tout faire pour protéger nos gains durement acquis contre le paludisme, face à la pandémie du Covid-19.”


Dr Abdourahmane Diallo, directeur général de Partenariat RBM.


Le Dr Matshidiso Moeti, directrice régionale pour l’OMS pour l’Afrique, confirme cette idée :

« Bien que le Covid-19 représente une menace majeure pour la santé, il est essentiel de maintenir les programmes de prévention et de traitement du paludisme. Nous avons vu avec l’épidémie du virus Ebola en Afrique de l’Ouest que nous avons perdu plus de personnes à cause du paludisme par exemple, que nous n’en avons perdu à cause de l’épidémie d’Ebola. Ne répétons pas le même scénario avec le Covid-19 ». 

Actuellement, le problème est que les malades risquent de déserter les hôpitaux et centres de santé, par peur d’une éventuelle contamination du Covid-19, comme ce fut le cas avec Ebola.

Pour le moment, les campagnes de prévention commencent très timidement… J’espère vraiment qu’autant d’efforts seront menés dans la lutte contre le paludisme que ceux déployés actuellement pour éviter la propagation du coronavirus. Comme quoi, nos pays sont capables de répondre à une urgence sanitaire. Ne laissons pas le Covid-19 nous infliger une double peine.    

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